De la “panicule” à une féroce “ecofuriosity” en passant par un “Zukunftschmerz” carabiné.

Ou mes trois néologismes préférés pour mettre les mots sur mon experience de la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité. 

Il y a 5 ou 6 ans j’avais découvert le terme d’eco-anxiété. Poser des mots sur une angoisse que je ne savais pas nommer, la conscience d’un décalage entre l’urgence et nos actions; tout se prenant à se trouver fataliste, puis enragée avec une énergie à déplacer des montagnes. 

Depuis le terme d’eco-anxiété est beaucoup plus répandu, connu, surtout dans les cercles engagés. Entre eco-anxieux on se comprend, on s’en parle beaucoup plus ouvertement. 

Moi, ces dernières années, je l’avais sous contrôle ma petite eco-anxiété. Je l’avais adoptée. Cette lucidité teintée d’angoisse, je la berçais avec un humour noir et beaucoup d’auto-dérision. Mieux fallait en rire, parce que j’en avais ras-le-bol d’en pleurer. 

Depuis début juillet, elle est revenue à toute berzingue, et ne me fait plus trop rigoler. 

Alors que je prenais mon pieds à faire plus de 800km solo à vélo solo entre Munich et Lyon, je me suis faite rattrapée par le lac de Constance, dont le niveau d’eau est au plus bas. Par le Doub, traversé à la frontière, quasi inexistant, avec ses bateaux échoués, inutiles, un maigre ruisseau une vingtaine de mettre plus bas. Par les fontaines publiques des villages du Jura, coupées. Par les arbres couleurs fin-septembre et par l’absence de prairies vertes. Par le goudron du jura qui me chauffait les jambes alors que le soleil n’avait pas encore sorti le bout de son nez. La veille, il me collait aux pneus. Par les couvertures de survie aux fenêtres an arrivant à Lyon, et l’air si lourd, si chaud. Par mon fil d’actualité: Fontainebleau, la forêt où j’avais flirté avec mon amoureux, à present mari, en le laissant espérer que j’aimais faire de l’escalade, cramée. A peine le feu de Fontainebleau fixé, la forêt du Cap Ferret que je traversais les étés de mon enfance et adolescence pour aller à l’océan, en train de partir en fumée.

Ca faisait beaucoup d’invitations reçues au même moment pour la convoquer, madame eco-anxiété. Elle a même ramené des copines. 

Par exemple, la présentement, j’ai une sacrée „panicule“. La panique de la quatrième vague de chaleur qui arrive cette semaine. Ca me fait devenir maniaque, je regarde fébrilement la météo, pense à toutes les strategies possibles pour la rendre moins pénible. 

Cette panique elle est sur fond de „Weltschmerz“. Ca veut dire en allemand, littéralement, avoir le mal du monde (Welt = monde; Schmerz = douleur). En français, le concept le plus proche serait le mal de vivre, mais c’est pas tout à fait pareil. Comme en allemand il est possible de construire des mots valises, j’ai pris la liberté de développer pour moi le „Zukunftschmerz“. Le mal du futur. Un peu comme le mal du pays. Le deuil d’un futur qui aurait pu être mais ne sera pas. Bien sûr que je n’ai pas de boule de crystal, mais c’est sûr et certains que les étés de mes parents auront été radicalement différent que ceux de leurs petits enfants. Les conditions de notre système terre qu’on a poussé à bout changent radicalement la donne. 

Un vrai deuil qui me rend éco-furieuse. Car les solutions existent… Et de savoir qu’elles existent mais qu’on n’est pas fichu de les mettre en place me rend dingue. Comme la mise à l’arrêt de la végétalisation des quais du Rhône par la Métropole de Lyon. La diminution des financements pour s’adapter aux conséquences du dérèglement climatique, la compensation financière dérisoire des pompiers, les appropriations politiques des événements par celles et ceux-là même qui bloquent toute initiative pour limiter la casse, la repression et l’intimidation de celles et ceux qui nous alertent depuis des décennies et nous qui refusons de changer. J’en passe. 

Une furiosité monstre, qui gronde et me rappelle les paroles de Solann dans “Les Ogres“: 

„Ca fait quelques années maintenant que j’oscille lentement entre la rage et l’apathie 

On ment plutôt régulièrement pour te dire à quel point les plus grands sont en fait petits

(…) Ils verront comme la dégringolade est belle, bien assis tout en haut de la tour de Babel 

Et je me souhaite d’y mettre le feu, quitte à finir dans les flammes autant le faire avec eux“

Tellement éco-furieuse que j’ai attrapé une pensée incontrôlable, violente, méchante et déstabilisante. “Qu’elles crament vos baraques d’été, qu’elles crament! Vous trouvez toutes les pirouettes pour éviter de payer “trop” d’impôts, vous cachez dans un déni aussi grand que l’espace pour garder votre petit confort à mépriser au mieux les écolos comme des naifs; au pire comme des eco-terroristes. Vous êtes pas assez courageux pour voir la vérité en face alors vous tombez dans les premieres distractions qui passent qu’on vous tend, pour ne surtout pas l’énorme laïus qui existe entre nos modes de vie et le besoin urgent que nous avons de bifurquer, inventer un monde nouveau pour assurer notre survie. Alors qu’elles crament vos villas avec ces forêts de monoculture, qu’elles crament avec votre cupidité et votre couardise. Peut-être enfin, vous vous réveillerez“. 

J’avais dit que c’était violent. C’est même idiot et ça ne me ressemble pas. D’ailleurs, c’était sensé rester dans ma tête. 

Parce que c’est qui „vous“? C’est qui „on“? Trop facile. 

Moi aussi j’ai profité toute ma jeunesse d’une maison d’été familiale au Cap Ferret. Moi aussi j’ai pris l’avion. Moi aussi je n’arrive pas à aligner mes actions avec la direction que nous devons prendre pour limiter la casse.

Cette colère elle est complexe et c’est ça qui la rend déstabilisante. 

D’un côté je la trouve stérile – si je m’avisais à la partager sans contexte, je pense bien que je ne me ferais aucun allié. Alors que c’est bien d’alliés dont nous avons besoin. On a besoin de chanter plutôt que crier. Comme les manifestants qui chantaient sous le bâtiment de l’ICE à Minneapolis aux Etats Unis:

it’s okay to change your mind / Show us your courage / Leave this behind
it’s okay to change your mind / And you can join us / Join us here any time

Traduction: 

tu peux changer d’avis / Montre-nous ton courage / Laisse tout ça derrière toi
tu peux changer d’avis / Et tu peux nous rejoindre / Rejoins-nous ici quand tu veux

La puissance et la force de ce message m’émeut encore, à me demander: est-ce que j’y arriverai, moi, à accueillir quelqu’un qui après des années de comportement écocidaire voudrait changer? Sans jugement et juste la joie et le soulagement de se dire qu’on avancerait ensemble? Question ouverte. J’espère que oui. 

De l’autre, je la trouve absolument utile, cette colère. Elle peut allumer un feu. Métaphorique. De Joie. D’action. Face à ce monde, j’ai le droit d’être en colère. C’est une colère légitime. Parce que les conséquences de la crise climatique sont injustes, et nos réactions collectives pour les résoudre, insuffisantes, débiles ou inexistantes… au mieux encore trop sporadiques et solitaires. 

C’est dur, d’accueillir la colère et de la transformer. La rancune fait partie du cocktail et la tentation de trouver des boucs émissaires trop forte…  alors que c’est tout un système qu’il faut repenser et créer. Pour ça, je crois qu’on a besoin d’accueillir de manière bienveillante celles et ceux qui commencent juste le chemin éprouvant de l’éco-lucidité. C’est une route si laborieuse, alors pourquoi les laisser la parcourir seuls?  Ma colère sourde culpabilisera, polarisera, pointera dans une autre direction. Contre-productif.

Cela dit, elle est là cette colère. Alors à celles et ceux qui la ressentent: on est ensemble. Je nous souhaite de la légitimer, la digérer, puis passer outre. Et je nous ai écrit un p’tit poème. 

On ira ensemble
crier dans les montagnes notre colère
Jeter des pierres dans les rivières
Shooter dans la poussière

Ensemble on rira
noir puis 
jaune puis 
vrai

Alors on reviendra
Apaisées prêtes et prêts
À protéger les montagnes
À dépolluer les rivières
À transformer la poussière 
À cheminer ensemble

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